Lors d’un récent voyage professionnel en Slovénie, dans le cadre d’une mobilité Erasmus+, je me suis retrouvé pendant plusieurs jours entouré principalement d’enseignants.
Comme les conversations, notamment pendant les repas, revenaient souvent sur l’école et le métier d’enseignant, j’ai voulu un soir changer de sujet. La ville qui nous accueillait étant très attachée à l’idée de paix, j’ai posé cette question, presque comme une boutade:
« Puisque votre ville a reçu un prix de la paix, est-ce qu’on divorce moins ici que dans des pays comme la France ? »
Une de nos hôtesses m’a répondu, soudain plus grave:
« Malheureusement, c’est à peu près comme ailleurs en Europe. »
Une autre enseignante a ajouté une phrase qui m’a marqué:
« Dans une de mes classes, seuls deux élèves ont encore leurs deux parents ensemble. »
Une classe ne constitue évidemment pas une statistique. Mais cette phrase a ouvert une conversation et, pour moi, une réflexion.
D’un pays à l’autre, la même question
Les chiffres montrent que la séparation des couples n’est l’apanage d’aucune culture.
En Slovénie, 6 353 mariages et 2 064 divorces ont été enregistrés en 2024. Au Maroc, où le mariage conserve une forte importance familiale, sociale et religieuse, on comptait la même année 239 300 mariages et 91 700 divorces.
En France, les statistiques sont plus difficiles à comparer depuis que certains divorces par consentement mutuel ne passent plus devant un juge. Mais sur le temps long, l’évolution est claire : parmi les couples mariés en 1970, environ un sur quatre avait divorcé trente ans plus tard.
Et ces chiffres ne parlent que du mariage. De nombreux couples vivent aujourd’hui ensemble sans être mariés. Lorsqu’ils se séparent après plusieurs années de vie commune, aucun divorce n’apparaît dans les statistiques. Pourtant, une histoire s’est bien terminée, parfois avec des enfants, une maison, des souvenirs et des blessures.
Ce que les statistiques ne racontent pas
C’est peut-être ici que la littérature devient plus intéressante que les chiffres.
Un roman ne nous dit pas combien de couples divorcent. Il peut en revanche entrer dans une maison, parfois dans deux consciences, et essayer de comprendre comment deux personnes qui se sont aimées finissent par ne plus pouvoir vivre ensemble.
Le Bonheur conjugal, de Tahar Ben Jelloun, m’avait particulièrement impressionné — et même, par moments, terrifié.
À Casablanca, un peintre devenu paralysé après une attaque cérébrale entreprend d’écrire secrètement l’histoire de son mariage. Pour lui, son épouse est en grande partie responsable de l’enfer qu’est devenue sa vie.
Mais sa femme découvre le manuscrit. Et elle répond.
Nous découvrons alors la même histoire racontée depuis l’autre rive. Celui qui apparaissait comme victime ne l’est peut-être pas autant qu’il le prétend. Celle qui semblait responsable de tous les malheurs du couple possède une tout autre mémoire de leur vie commune.
Alors, qui dit vrai?
Peut-être les deux. Peut-être aucun des deux complètement.
C’est ce qui rend le roman si psychologique et si dérangeant : deux personnes peuvent avoir partagé pendant des années la même maison, les mêmes enfants, les mêmes événements et pourtant ne pas avoir vécu la même histoire.
D’autres livres explorent cette étrange mécanique.
Dans Un mariage en dix actes, de Nick Hornby, Tom et Louise se retrouvent chaque semaine dans un pub avant leur séance de thérapie conjugale. Leurs conversations font apparaître peu à peu les fissures qui ont fragilisé un mariage qu’ils croyaient solide.
Bien avant eux, Tolstoï explorait déjà dans Le Bonheur conjugal la transformation de l’amour après le mariage : les attentes différentes, l’ennui, les incompréhensions et la distance qui peut s’installer entre deux êtres qui s’étaient pourtant aimés.
Et dans À la piscine avec Norbert, de Véronique Pittolo, une femme proche de la soixantaine cherche à rompre sa solitude sur un site de rencontre. Elle rencontre Norbert sur Meetic. On peut aujourd’hui découvrir rapidement les goûts et les habitudes d’une personne. Mais cela suffit-il pour savoir si deux êtres pourront construire quelque chose ensemble ?
Trouver « la bonne personne »?
Autrefois, dans certaines sociétés traditionnelles, la famille participait beaucoup plus au choix du conjoint. Mères, sœurs, tantes et proches observaient, conseillaient et parfois organisaient la rencontre. Ce système pouvait aussi engendrer pression familiale, mariages peu choisis et difficulté à quitter une union malheureuse.
Aujourd’hui, nous sommes beaucoup plus libres et disposons de moyens de rencontre presque illimités : voyages, réseaux sociaux, sites spécialisés, applications, agences et algorithmes de compatibilité.
Pourtant, aucune méthode ne garantit le résultat.
Un algorithme peut découvrir que deux personnes aiment les mêmes livres, les mêmes voyages ou la même musique. Il peut difficilement prévoir comment elles traverseront ensemble la routine, les problèmes d’argent, l’éducation des enfants, la maladie, le vieillissement — ou simplement les transformations que chacun connaîtra avec le temps.
Vivre à deux… et parfois se séparer
Je suis finalement revenu de cette conversation slovène avec quelques idées simples.
La vie d’une seule personne est déjà compliquée. Celle de deux personnes qui décident de partager leur existence l’est nécessairement davantage.
Peut-être aussi faut-il accepter que toutes les histoires d’amour ne soient pas destinées à durer toute une vie.
Le divorce ou la séparation ne sont pas nécessairement une fatalité, ni toujours un échec. Ils peuvent parfois constituer l’issue raisonnable d’une histoire qui ne permet plus à deux personnes de vivre heureuses ensemble.
Cela ne signifie pas banaliser la rupture ni nier la souffrance qu’elle peut provoquer. Mais peut-être devons-nous apprendre aussi à nous séparer autrement : sans chercher systématiquement un coupable, sans transformer celui ou celle que nous avons aimé en ennemi, et en préservant autant que possible le respect de l’autre.
Cette exigence est encore plus importante lorsque le couple a des enfants : on peut cesser d’être mari et femme, compagnon et compagne, sans cesser d’être père et mère.
Les romans racontent merveilleusement les rencontres, les passions et les commencements. Mais certains, comme Le Bonheur conjugal de Tahar Ben Jelloun, nous montrent aussi ce qui arrive lorsque deux personnes finissent par raconter de manière radicalement différente une histoire qu’elles ont pourtant vécue ensemble.
Peut-être est-ce aussi cela que la littérature peut nous apprendre :
une histoire peut avoir été belle, importante et vraie, même si elle n’a pas duré toute une vie.



