Pourquoi le roman « La civilisation, ma mère! » de Driss Chraïbi n’a pas été traduit vers l’arabe et édité au Maroc?

Mar 14, 2022 | Articles

Sauf erreur de ma part, le livre « La civilisation, ma mère ! » (Ou la joie de vivre) de l’écrivain marocain Driss Chraïbi n’a jamais été traduit vers l’arabe. Alors que son histoire concerne un pays dont la langue principale est l’arabe et que si l’auteur l’avait écrit en français ce n’est certainement qu’à cause du contexte historique du Maroc sous protectorat français.

Il s’agit de l’histoire de la libération d’une femme. Cette femme, décrite comme menue, fragile, gardienne des traditions, etc., qui durant les années de guerre, et pas seulement, s’intéresse à la politique, adhère aux mouvements de libération des femmes et, globalement, de son peuple et du Tiers-Monde, a été aussi une de nos mères, de nos grands-mères ou de nos tantes, du côté maternel ou du côté paternel.

J’en ai rencontré même plusieurs comme elle dans ma famille et je pourrai écrire un roman me basant sur la vie de chacune d’elles, exposant d’autres trajectoires, d’autres anecdotes et d’autres tendresses.

Quand, je pense à ses femmes, je me dis combien de potentielles « Fatema Mernissi » le pays avait raté ? Fatema Mernissi est cette sociologue marocaine, éteinte en 2015, qui était connue par ses actions pour le développement de son pays et sa défense des droits des femmes y compris celui d’accéder à tous les savoirs, même celui de la religion, réservé traditionnellement aux seuls hommes.

Alors, comme je ne suis pas un écrivain (ou tout au moins pas encore), mon rêve dans l’immédiat est de voir ce livre se faire traduire vers l’arabe. S’il y a donc une seule raison de vouloir devenir traducteur littéraire moi-même, ça serait bien celle de réaliser ce rêve.

Je n’ai pas tout lu de Driss Chraïbi mais ce livre reste celui qui m’a marqué le plus chez lui, à cause de ce que je viens d’écrire plus haut. Et je constate que je ne suis pas le seul à avoir apprécié la lecture de ce livre et à lui donner autant d’intérêt. C’est en effet, l’une des œuvres de Driss Chraïbi les plus appréciées et qui fait même partie du programme scolaire des élèves de 3ème en France.

Je lance ici un appel pour, soit trouver un traducteur candidat à ce travail, soit de trouver une personne avec qui je pourrai collaborer pour le faire. Une version arabe ne laisserait aucune excuse aux responsables de l’enseignement au Maroc de ne pas introduire ce livre dans le programme scolaire des collèges.

Mon passage préféré de ce livre

 » – Nous, les humains, dit ma mère, ne nous pouvons pas faire comme lui, revenir en arrière. Nous sommes condamnés au progrès et à la civilisation industrielle. Tu n’es pas un cheval ?

– Non m’man. Pas même un zèbre de la ville.

– Alors cesse de rêver et creuse.

Je creuse. Depuis une heure. Dans la pierraille et le chiendent. Dans mon cœur aussi. J’ai un outil américain, que j’ai ramassé quelque part dans la ferme de mon père, là-bas, à un jet de pierre, derrière la falaise. On le plie : c’est une bêche. On le déplie : c’est une pelle. Il sent l’huile de la technique et il serait capable de se sauver si je ne le retenais pas à deux mains, tant il est léger.

Je creuse, bêche et pellette suivant les directives de ma mère. Assise sur un coffre, mains jointes et chevelure en panache sous le vent, elle contrôle tout, la moindre poignée de terre, le moindre caillou. Elle a ses mesures, qu’elle a prises mentalement, une fois pour toutes.

– Creuse plus profond, plus à l’est, en direction de la Mecque.

– Bien m’man.

Après le sable et la terre, j’ai creusé dans la glaise. Et, en dessous, j’ai trouvé de l’eau. La première étoile du soir s’y est allumée, plus grande que dans le ciel.

– Et l’eau, m’man, je la pompe avec quoi ?

– Remonte de la tombe et viens m’aider.

Elle a ouvert le coffre sur lequel elle était assise et m’a tendu les souvenirs qu’il contenait, objet après objet. Chaque morceau de son passé, elle le tenait à bout de bras et le considérait longuement dans le soleil couchant – et je sais maintenant que les choses inanimées prennent la couleur du sang au moment de leur mort. Les vieilles robes qui l’avaient rendue sans forme pendant des années, le miroir en acier poli où elle avait vainement cherché son image, ses flacons de parfums, le bol de faïence où son rouge à lèvres à base de coquelicot stagnait depuis son adolescence, le fer à cheval qui était censé conjurer le sort, sa poupée de chiffon, les coquillages que mon frère lui avait rapportés de cette même plage, ses babouches, ses mules, son peigne en os, ses bagues – tout, oui, tout est devenu rouge devant ses yeux rougis. Et, avant de le tendre, elle embrassait chaque objet.

– Au revoir… Au revoir…

Debout sur le tas de terre et de glaise, je laissais tomber dans la fosse ces témoins de toute une époque. La poupée, elle l’a serrée dans ses bras et l’a bercée, lui a fredonné une mélodie joyeuse qui m’a rendu à moitié fou. Et ce fut elle qui l’enterra. On peut renoncer à tout, sauf à l’enfance.

J’ai traîné le coffre et je l’ai précipité dans le trou. Il était vide à présent, il n’avait plus d’âme.

– Donne-moi cette pelle, mon petit.

Elle l’a prise, l’a plantée dans le morceau de terre, s’y est appuyée.

– Paix à vous tous, vieux compagnons d’enfance et de jeunesse, au nom de l’avenir qui commence ! je vous ai aimés, oh ! oui. Vous avez été mes confidents, nous avons ri et pleuré ensemble. Mais, vous comprenez ? il est préférable que je vous enterre avant que vous ne deveniez des témoins gênants pour notre siècle. Si je vous préservais de la civilisation, vous seriez comme des vieillards dans un asile de vieillards. Vous ne voudriez pas cela, dites ? vous ne voudriez pas qu’un jour on vous jette dans une poubelle ou dans une décharge publique – ou encore qu’on vous relègue dans une arrière-boutique d’antiquaire ? les générations futures vous montreraient du doigt, en riant : « Haha !… Regardez-moi cette défroque ?… Haha ! … » Non, croyez-moi, ici, face à l’Océan, vous avez une belle sépulture, à la mesure de votre passé fruste et crédule. Et peut-être, quand ils iront à la recherche de leurs origines, les hommes des siècles futurs vous déterreront-ils en s’écriant : « Mon Dieu ! comme la vie était simple en ce temps-là ! » Peut-être diront-ils quelque chose comme cela, je n’en sais rien. Les prophètes sont derrière nous – et non devant. Au revoir, mes amis ! Au revoir dans l’autre monde !

Elle a soulevé la pelle et a comblé la fosse. A moitié.

– Va chercher l’arbre.

Je suis allé relever l’oranger qui était couché sur la galerie de la voiture. Nous l’avons planté sur le passé, nous avons tassé la terre à coups de pelle, puis avec nos paumes. La terre sentait le varech, ma mère sentait les larmes et moi la sueur. L’Océan toussait comme un vieillard. Perdu entre crépuscule et scintillement des étoiles dans les vagues, Blanco hennit. Une seule fois. Ce fut la dernière fois que j’ai entendu sa voix. Et la dernière que j’ai vu ce vieux philosophe. »

Pour aller plus loin

Écouter l’interview de Driss Chraibi à propos de son livre :

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/i00017827/driss-chraibi-a-propos-de-la-civilisation-ma-mere

Regarder comment ce livre a servi au théâtre :

https://www.youtube.com/watch?v=ocVdS8N5um0&t=105s

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